Ma rencontre bouleversante avec la pianiste France Clidat

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France Clidat en 1984

A l’âge de 10 ans, j’ai vécu une extraordinaire aventure musicale. Chaque été, pendant 4 ans, j’allais suivre un stage de piano à Chanac, au centre de la Lozère, dans la vallée du lot. J’ai un vif souvenir de ce petit village chaleureux qui m’accueillait chaque été durant les grandes vacances.

Pendant une quinzaine de jours, j’allais y rejoindre la pianiste France Clidat, dont la renommée était telle qu’elle n’était plus à faire… Surnommée « Madame Liszt », elle est décédée le 17 mai dernier.

 

Les souvenirs de ces moments sont délicieux. L’objectif de ces stages musicaux était de complèter mon travail de l’année au conservatoire. Surtout, je souhaitais me perfectionner auprès d’un autre maître que celui du conservatoire. Je découvris ainsi un autre regard sur la musique, une approche et une sensibilité nouvelles.

J’avais donc, pendant 15 jours, France Clidat à mes côtés. Quel bonheur ! Je mesure aujourd’hui la chance d’avoir vécu ces moments car, à l’époque, je n’en avais pas véritablement conscience.

 

Cette grande dame m’impressionnait beaucoup. Sa personnalité hors du commun, son style, sa rousseur, sa tenue, tout chez elle était inhabituel. Du haut de mes 10 ans, je me souviens particulièrement de ses chaussures qui ne ressemblaient à aucunes autres… des talons hauts, très hauts, transparents, sur lesquels s’entrechoquaient des perles multicolores. Chaque jour, elle portait une paire de chaussures différente. Cela n’a évidemment pas de rapport avec la musique mais sûrement avec une personnalité hors norme.

 

Le premier jour, je ressentis beaucoup d’appréhensions au moment de lui présenter mon programme… Qu’allait-elle en penser ?

Sa générosité et sa bienveillance me firent oublier mes craintes et nous rentrâmes très vite dans le vif du sujet : la musique. Elle m’apportait son regard, ses points de vue, sa vision musicale d’une œuvre, sa vivacité d’esprit et son énergie à travers la musique.

Je travaillais environ 6 heures par jour sous une chaleur écrasante et je lui présentais mon travail quotidiennement. Je passais mon temps libre à écouter les musiciens qui m’entouraient et à me promener dans ce village typique fait de pierres, de ruelles, de cours d’eau et d’une nature splendide.

J’entendais des tas de musiques différentes tout au long de la journée. En me déplaçant d’une salle à l’autre, j’entendais parfois deux, trois pianos jouer ensemble; des échos dans chaque coin de cet endroit flottaient dans l’air. Un jour, en traversant un jardin, je croisai un violoncelliste qui jouait à l’ombre d’un platane. En l’écoutant, je découvris alors les mélodies de Gabriel Fauré. J’ai adoré entendre cet instrument ainsi, en pleine nature.

 

Un matin, en me promenant dans le jardin, j’ai découvert au fond d’une cour qu’il y avait un autre lieu pour la musique. Je ne le connaissais pas mais j’ai été attirée par le son d’un piano.

J’y suis entrée discrètement, sans faire de bruit par crainte de déranger le ou la pianiste qui travaillait. Je suis restée là, debout, sans bouger, devant une porte entrouverte. Je vis une jeune femme jouer sur un magnifique piano à queue. Elle ne m’a pas entendue. Elle s’est arrêtée quelques instants, je sentis sa concentration. Elle ne bougeait pas, son regard fixé sur le clavier. Elle a pris une grande respiration et elle a joué.

Elle a interprété la première étude de Frédéric Chopin ; je l’entendais pour la première fois. Elle jouait avec une telle émotion, une telle dextérité qu’instantanément, sans que je puisse les retenir, mes larmes coulèrent à grands flots. Je fus touchée de plein fouet telle une flèche en plein cœur ! Cette œuvre jouée ainsi dans ce contexte me bouleversa littéralement .

En vous décrivant ce souvenir, mon émotion est toujours aussi vive. Je ne peux toujours pas en expliquer les raisons. Ce moment restera inoubliable.

Suite à cette rencontre, je rêvai de jouer cette œuvre. Vous auriez vu la tête de mon professeur à la rentrée de septembre quand je lui ai demandé de travailler la première étude de Chopin !

Aujourd’hui, ce souvenir refait surface à chaque fois que je la joue ou que je l’écoute.

France Clidat (au piano) en 2006 avec Martha Argerich

Cet article est l’occasion pour moi de rendre hommage à cette immense pianiste qu’était France Clidat.

Générosité, simplicité et finesse, autant d’images fortes que je garderai d’elle en tant que professeur dans mes jeunes années. Ces stages d’été furent très formateurs pour moi. Le plaisir de jouer du piano, de partager la connaissance et la pratique ne se sont jamais éteints en moi depuis. Au contraire, ce plaisir n’a fait que croître.

 

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Comments

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8 réponses

  1. Elisa
    | Répondre

    Bonsoir Barbara,

    Je découvre ton blog avec beaucoup d’intérêts.
    J’ai moi-même entendu jouer en live France Clidat, c’était effectivement une grande dame.
    Merci pour cet hommage.

    A bientôt,

    Élisa

    • Barbara
      | Répondre

      Merci à toi Élisa et bienvenue sur ce blog.
      A bientôt,
      Barbara

  2. Nathalie
    | Répondre

    Coucou Barbara, je suis ravie de découvrir ton blog!

    Cet article est le premier que je lis, attirée par le mot « bouleversante », et il est vrai que les souvenirs que tu relates sont emprunts d’émotion que j’ai ressentie le temps d’une lecture…
    Je te félicite et t’encourage

    Nathalie

    • Barbara
      | Répondre

      Merci Nathalie
      A très bientôt,
      Barbara

  3. pianino
    | Répondre

    Pour info, la femme aux cheveux gris à coté de france Clidat n’est en rien Martha Argerich !!!

  4. Serge Brodowicz
    | Répondre

    J’ai moi aussi eu l’occasion d’entendre France Clidat à la Maison de la Culture de Boulogne-Billancourt. C’était prodigieux. Son « Widmung » ou « Libeslied » de Liszt fut mémorable. À la suite du concert, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec cette grande dame… Elle m’a dédicacé son double CD consacré à Satie. Elle a même accepté de me prendre pour élève… mais vu mon niveau… j’ai préféré m’abstenir…

  5. Pierre Blanchard
    | Répondre

    Chère chère France Clidat, adorable et excellente pianiste, comme elle me manque !! J’ai les larmes aux yeux en repensant à elle, une si grande âme… elle avait eu la gentillesse de m’accueillir chez elle à plusieurs reprises, la dernière fois en février 2011 … malgré sa maladie …j’ai une pensée très émue pour son mari, c’était un couple qui s’adorait…le pauvre Jean aura du mal à continuer sans sa France chérie…Pierre

  6. joel
    | Répondre

    Bonsoir. Je veux aussi participer

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